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Le(s) grand(s) absent(s)

Pendant assez longtemps maintenant, j’ai été malade. Je ne parle pas d’une maladie unique avec laquelle vous apprenez à vivre ou pour laquelle vous laissez tout tomber. Non. De maladies et d’événements successifs, d’alertes, de pathologies conséquentes liées au surmenage induit par la gestion de ces avatars, et à la sinistrose ambiante de la profession.

Peut-être certains d’entre vous lecteurs ont-ils lu, vu, entendu parler, de ces « cochons de dentistes » qui depuis 7 semaines maintenant manifestent, parlent sur les réseaux voire font grève (merci à nos étudiants pour leur mouvement très dur), et qui se plaignent « de perdre de l’argent et de ne pas changer leur Porsche cette année ». Je ne me laisserai pas aller ici à la haine envers les ignorants et les on-dit, mais je dois simplement confesser que oui, j’en ai assez. Assez d’être là cible des jalousies idiotes (eh oui être patron ça veut dire absorber les dépenses d’une société, et les errements de LA société, et il y a une marge terrible entre l’argent qui rentre dans la caisse, et ce qui reste pour l’exploitant), qu’on me reproche de gagner ma vie ( » mais vous devriez pas faire de bénéfice »), de payer toujours plus et d’entendre que mes honoraires vont diminuer.

Mais bon, là n’est pas le débat.

Sortant de maladie, je participais aujourd’hui aux 40 ans de la Faculté d’Odontologie de Toulouse. J’écoutais avec nostalgie les discours des anciens et nouveaux doyens, quand j’ai été frappé par ce qui me manquait. Certes, mon ancienne patronne restait invisible depuis 2 jours. Fin d’une époque apparemment, faite d’une succession de bons et mauvais moments, de batailles et de joies. Tandis que je cessais d’être un jeune élève, elle cessait d’être notre organisatrice vedette. Bizarre sentiment de ne pas voir son ombre voler au-dessus d’un événement majeur de la vie de la faculté.

Pourtant, il y en a un autre qui est absent, et que j’aurais aimé croiser une fois de plus. Et pourquoi pas les dix années suivantes. Je suis venu pour une fête, et j’ai appris que ce ne serait plus possible. Il a toujours été un praticien d’exception, au caractère fort. Très fort. Trop fort parfois. Son nom inspiré de l’effroi pour certains, une profonde affection pour d’autres, mais pour tous ses élèves, un respect certain. Marcel Blandin.

Je n’ai pas la chance de pouvoir dire que je suis son héritier ou son mentor. Moins que d’autres en tout cas. Mais il est en ceux qui m’ont inspiré, qui m’ont aspiré dans cette spirale d’implication et de soucis de qualité.

Rigoureux et rigoriste, il m’a appris une chose que j’avais oublié. Dire « c’est de la merde ». Refuser le travail moyen, les compromis, et travailler avec des protocoles et un soucis de rigueur stricte. Et surtout, rejeter tout ce qui ne s’inscrit pas dans ce cadre. En-dehors de ça? Se moquer éperdument des marques, des querelles. Connaitre son materiel, refuser l’avis des leader d’opinion.

Et à chaque fois qu’on est content de son travail, prendre des loupes plus grosses. Voire un microscope. Électronique, s’il le faut.

Comme les autres, j’ai eu peur de lui. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il n’était pas injuste. Dur, mais juste. Il faisait le tri de nos motivations par ce caractère qu’on lui connaissait. Mais jamais, jamais, il n’a refusé de nous apprendre. Il aimait son métier, aimait transmettre ses connaissances, aimait ses élèves. Peu d’entre nous avons eu la chance d’entrevoir l’homme derrière la figure, la gentillesse et le soutien dont il savait faire preuve. Il n’y avait pas d’intéressement chez le professeur Blandin. Il transmettait son savoir, soutenait des projets. Était toujours dur, mais parfois s’attendrissait et pouvait s’investir pour remonter le moral de celui où celle que ce soucis du détail poussait trop loin. Je le revois aussi obtenir à la hussarde la modération d’une intervention de Jean-Paul Louis, pour le plaisir d’introduire un ami pour qui il avait de l’affection et du respect. En douceur, mais sans contestation possible.

J’ai eu la chance et l’honneur de le compter parmi mes maîtres, et ensuite parmi mes confrères et parmi mes collègues. Je l’ai vu devenir plus discret, mais toujours , même quand son visage était crispé par les soucis ou l douleur, s’éclairer d’un sourire lorsque je lui adressaiton un bonjour en le croisant. Il paraît que lors de son dernier passage ici, il équilibrait des prothèses dans son laboratoire. Tâche ingrate, solitaire, pénible, mais minutieuse.

Je ne sais pas s’il savait combien certains, dont moi, pouvaient lui être reconnaissants. C’est un peu pour ça que j’ai écrit cet article. Et je n’ai pas fini de l’écrire que j’ai maintenant la certitude qu’il ne pourra jamais le lire.

Mort sur scène ou presque, comme les grands artistes. Vaya con Dios, Professeur Blandin.

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